Toucher l’intouchable…

Ceci est un fait : « le héros doué de pouvoirs supérieurs à ceux du commun des mortels est une constante de l’imagination populaire », (héros mythiques, personnages romanesques…).

Historiquement le premier « Super » date de 1908, le Nyctalope. Héros de feuilleton du quotidien français La Dépêche, il en détient toutes les caractéristiques : capacité extra-ordinaire (avec sa vision nocturne), costume distinctif pour effectuer ses actes héroïques et une double identité.

« Dans une société particulièrement nivelée, où les troubles psychologiques, les frustrations et les complexes d’infériorité sont à l’ordre du jour, dans une société industrielle où l’homme devient un numéro à l’intérieur d’une organisation qui décide pour lui, où la force individuelle, quand elle ne s’exerce pas au sein d’une activité sportive, est humiliée à la force de la machine qui agit pour l’homme et va jusqu’à déterminer ses mouvements, dans une telle société, le héros positif doit incarner, au- delà du concevable, les exigeances de puissance que le citoyen commun nourrit sans pouvoir les satisfaire.»

Cet extrait de l’introduction du «Mythe de Superman » d’Umberto Eco, pourrait expliquer notre vocation à devenir joueur-acteur-dieu, épris de jeux vidéo, de jeux de rôles, de jeux en ligne multijoueurs et de films super-héroïques en vogue, adaptés des comic books.

Actualiser l’héroïsme. Axés par exemple sur l’identification d’un guerrier, en mode « first person shooter », les jeux ne nous font revivre que des conquêtes de territoires. Sous le prétexte de l’actualité, les conflits religieux, politiques et économiques sont revisités de manière unilatérale. Hélas, aucune simulation ne permet d’incarner « Captain America », ce Super-soldat au costume inspiré de la bannière étoilée. Celui qui, après avoir lutté contre les nazis dès sa création en 1940 sous les pinceaux de Jack Kirby et de l’imagination de Joe Simon, saura évo- luer, se rebeller à partir de 2006 contre cette société américaine devenue une démo- cratie hypocrite, qui bafoue les libertés individuelles (parabole dénoncant l’ancien gou- vernement G.W. Bush et notamment le USA Patriot Act).

Les héros, par respect pour leurs publics, « consolent ». Ils sont des parents protec- teurs, dont la mission est de protéger publiquement les civils. C’est à travers les « comics », pendant l’avénement de la WW2, que les Américains ont une chance de s’identifier et s’évader avec le personnage imaginaire du Captain pouvant chasser les Allemands — quelque chose qui n’était simplement pas possible dans la vie réelle. Et ce, avant même l’engagement de l’armée américaine dans le conflit mondial : dès 1939, « The Shield », autre Super-héros patriotique apparaît quelques mois avant « Captain America ».

La connexion au temps présent, leurs traits habituellement humanoïdes et leurs super- pouvoirs révélés par un accident, une expérience scientifique ou, en provenance d’un univers lointain déplace la structure narrative propre aux héros mythologiques, les inscrivant dans un Au-delà surnaturel. C’est donc, de fait, à travers un «procédé d’enchantement schizophrénique* », qu’ils passent d’une vie à l’autre. Contrairement aux personnages de mauvais romans, eux, davantage ancrés dans des expériences familières quotidiennes et univoques.

Il y a une ressemblance fondamentale dans la structure narrative offerte aux regar- deurs (spectateurs, lecteurs, joueurs) entre le type-mythe Superman, et les personnages mythologiques. Les Dieux, images fixes aux caractéristiques éternelles et aux aventures irréversibles appartiennent au déja- advenu, au prévisible. « Le public n’exigeait pas d’apprendre du nouveau, il préférait entendre le récit agréable d’un mythe et se complaire à retrouver d’une manière chaque fois plus intense et plus riche le déroulement connu. Les ajouts et les embellissements romanesques abondaient sans pour autant entamer le caractère du mythe entamé ». Dieux comme héros ne peuvent sortir de leur case.

Dans le cas du Super, né dans la civilisation du roman, il nous est offert, en revanche, une double configuration. « Il doit être un archétype, la somme d’aspirations collectives bien précises, et donc nécessairement se figer en une fixité emblématique qui le rend facilement reconnaissable ; mais comme il est commercialisé dans le cadre d’une production “romanesque” pour un public consommateur de “romans”, il doit être soumis à ce développement qui est caractéristique du personnage de roman. » Nous décelons donc en lui une mécanique narrative d’une imprévisibilité tout de même rassurante. Celle d’un compagnon-domestique, c’est-à-dire à la fois figure reconnaissable parfois féroce mais dans le même temps fidèlement distribuée.

Gribouiller davantage de Consolators. Superman, ou le mythe du Sauveur venu d’un ailleurs, dans une lumière éclablouissante pour éradiquer l’horreur qui gît ici- bas.

D’origine kryptonienne, Kal-El, alias Super-man, fut envoyé vers la Terre par son père Jor-El, grand savant ayant connaissance de la destruction de sa planète natale. Arrivé sur Terre, à Smallville, il fut adopté par une famille de conserva-terriens, les Kent. C’est à l’âge de 18 ans qu’il apprendra, à traversle spectre de son père biologique, sa véritable identité et sa mission : il lui est interdit de modifier l’Histoire mais doit être un exemple pour l’humanité, car les êtres humains « sont capables de grandeur ». Sa formation dure 12 années terriennes, après lesquelles il devient Superman.

Super grandit donc sur la planète Terre, mais il est doté de super-pouvoirs très envahissants. « Sa force est pratiquement illimitée, il vole dans l’espace à la vitesse de la lumière, et lorsqu’il la dépasse, il brise le mur du temps et peut se transférer à d’autres époques. Par la simple pression de ses mains, il soumet le charbon à une température telle qu’il se transforme en diamant; [...] sa vue à rayons X lui permet de voir à travers n’importe quel corps à des distances pratiquement illimitées, de faire fondre par son seul regard des objets de métal ; autre avantage très précieux, sa super-ouïe lui permet d’entendre toutes les conversations, d’où qu’elles viennent. Il est beau, humble, généreux et serviable, il voue sa vie à pourfendre les forces du mal». Il ne vit que pour autrui, pour terrasser nos malheurs, dans le domaine d’une lutte circonscrite – à la pègre de Smallville, et inscrite dans un temps renouvelé, renouvelé et renouvelé.

Les éléments qui nous permettent de nous attacher à ce personnage sont ceux issus de sa double identité, Mr. Clark Kent : « un type apparemment peureux, timide, médiocrement intelligent, un peu gauche, myope, soumis à sa collègue Loïs Lane, [...], éperdument amoureuse de notre héros. D’un point de vue narratif, la double identité de Superman a une raison d’être, puisqu’elle permet d’articuler de façon extrémement variée le récit de ses aventures, les équivoques, les coups de théâtre, un certain suspense de polar. Mais d’un point de vue mythopoiétique, la trouvaille est carrément géniale : en effet, Clark Kent incarne exactement le lecteur moyen, bourré de complexes et méprisé par ses semblables ; ainsi, par un évident processus d’identification, n’importe quel petit employé de n’importe quelle ville d’Amérique nourrit le secret espoir de voir fleurir un jour, sur les dépouilles de sa personnalité, un surhomme capable de racheter ses années de médiocrité. »

« Superman est un casse-tête pour ses scé- naristes». Il doit entretenir une relation ambigüe avec le temps et la mort. Ses adversaires du jour doivent à la fois proposer de simples oppositions qui permettront la multiplication des événements et suggérer sa vulnérabilité potentielle. Super a donc une faiblesse ; la Kryptonite, qui af- fecte ses super-pouvoirs et constitue ainsi son talon d’Achille. Mais le mythe est inaltérable, pas le temps pour le figer dans un épisode irréversible. Il s’agit d’une histoire sans altération du héros.

« Super » surgit alors comme un mythe, à consumer dans notre quotidien.

A lire, De Superman au Surhomme (1976) de Umberto Eco, aux éditions Le Livre de Poche / biblio essais, 2e édition 2005.
A consulter également le site de la Bibliothèque Nationale de France concernant l’exposition “Héros, d’Achille à Zidane”, qui a eu lieu du 09 octobre 2007 au 13 avril 2008 : http://classes.bnf.fr/heros/index.htm
* Expression tirée d’un interview d’Anne Muxel (docteure en sociologie et directrice de recherche CNRS en science politique) qui qualifie ainsi l’évolution du héros fictionnel d’une vie ordinaire à une vie extra-ordinaire.

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