Bigger Than Life

Sixième long métrage des studios Pixar, ancienne société de Lucasfilms rachetée en 1986 par Steve Jobs, puis en 2006 par Walt Disney Animation Studios, ce film conte les aventures d’un super-héros et de sa famille extra-ordinaire. Histoire de la réévaluation d’un hors du commun.

Après Toy’s Story 1 et 2, 1001 Pattes, Monstres et Cie, Le Monde de Némo, cette sixième œuvre, Les Indestructibles, est la première de la lignée à mettre en scène des êtres humains. Héros et mortels se mêlent dans des décors dont l’organisation quotidienne est calquée sur la nôtre.

Les personnages sont tout d’abord introduits dans un espace où nous pouvons y reconnaître les décors, les meubles de nos parents, voire de nos grands-parents. C’est d’ailleurs l’une des volontés du réalisateur Brad Bird, que de faire vivre ces héros dans un univers rétro-futuriste et semi-réel*. C’est ainsi dans une « zone pavillionnaire » de banlieue américaine, que le défi de vivre normalement devra être relevé en s’intégrant parfaitement, en renonçant à toute activité héroïque. À partir de cette vie courante, les allers-retours dans des mondes fantastiques sont autant de jouissances pour l’œil-spectateur.

Mais c’est davantage dans la psychologie des personnages que se révèle le désir de coller à la réalité. Loin de nos jouets bavards ou d’autres animaux trépidants, les super-« hors-normes » vont tenter d’apprendre à équilibrer leur vie personnelle et d’apprivoiser l’amour des autres. Les enfants adorent, les parents adhérent. Ce concept d’identification se place au cœur de la cellule fami- liale et de son fonctionnement. Un père au travail ennuyé, une mère au foyer et des enfants, fille et garçon, qui sont en pleine crise d’adolescence. C’est également la quête de Buddy-Indestructy Boy, l’enfant unique, qui deviendra le fanatique Syndrome. Il essaiera de rejoindre par tous les moyens le cercle familial de son idole.

Le dilemme régulièrement imposé aux personnages des studios Pixar est l’individualisation. Devenir soi en réussisant d’abord à vivre avec les autres. C’est ici, l’éloge de l’entraide. Les décisions prises par le Héros indestructible de se voir réhabilité, entraîneront des conséquences pour tout son entourage. En effet, à cause de son choix individuel, la Famille devra faire face à l’adversité dénommée Syndrome réfugié dans sa tanière insulaire. À travers ce combat, les frictions familiales s’atténuent et offrent au spectateur un constat « simple » : ils tentent de vivre (comme nous tous ?) dans un monde à l’apparence effroyablement banale et qui n’est tout simplement pas le leur.

Concilier singularité et monde commun. La solitude du héros et son devoir d’anonymat sont réappropriés ici afin de déplacer le récit vers son principal questionnement : le « super »-passement de soi. Le voile est levé, une nouvelle souffrance les obsède, et leurs corps aux facultés surhumaines témoignent de ce malaise réel à trouver une place dans notre société. Les différents brimades et rejets à leur égard les amènent à devoir s’installer en mode discrétion. « Se joindre à nous ou disparaître », « Raccroches ta cape ». Cette belle patrie reconnaissante leur permettra toutefois d’obtenir un statut de citoyens-héros ordinaires, avec un réel programme de réinsertion : nouvelle identité et nouveau travail, isolés et esseulés.

Les disputes conjugales, l’éducation ratée des enfants devenus insolents ou asociaux, jusqu’aux tâches ménagères attribuées à la mère de famille, tels sont les faits qui révèlent une certaine déchéance pour ces citoyens ordinaires-héros supers : tenter de (sur)vivre en laissant filer impunément les coupables, sans provoquer d’accidents ou en simulant les limites du corps humain… Bien- tôt, ils n’arriveront plus à rejeter contre- nature leurs supers-pouvoirs et laisser les hommes sans surveillance et sans guide.

Redistribuer les rôles de dominants-dominés. Nous assistons alors à deux types de procédés narratifs : soit le héros rejoint le monde des humains (ici, vécu comme une punition), soit l’homme tente de s’envoler vers des cieux héroïques. Mais pour se faire, il devra livrer bataille et s’imposer (en employant l’imposture). Cette dernière option prise dans le film démontrera que finalement rien ne peut être masqué durablement.

La volonté pour Indestructy Boy de devenir une entité sur-humaine, l’amène à vouloir permuter les forces, inverser les rôles. Cet acte l’engage alors dans un processus où s’accumulent des frustrations, où par ambi- tion et impatience, il deviendra finalement un syndrome héroïquement pathétique…

En prolongeant notre questionnement sur ces procédés métamorphosants, où des changements de camps sont entrepris, il est intéressant de s’attarder sur des animations plus anciennes telles que les cartoons. Ces derniers ont pour atout de permettre la torture graphique des corps-toons. En effet, c’est à travers leur élasticité et leur invincibilité éternelle que peuvent se répéter les scénarios. Pour les toons, aucunes expériences ne s’accumulent au grès des sketches, seule la volonté d’humouriser la situation est sublimée.

Dans le film de Robert Zemeckis, Qui veut la peau de Roger Rabbit, (1988) mêlant animations et prises de vues réelles (comme Mary Poppins, déjà en 1964), la « Trempette » permet de détruire le corps et l’âme de ces toons. Cette potion, inventée par le juge mal-faisant De Mort, est la seule connue et révélée par ce film, pour tuer un personnage de dessin animé —à part peut-être, le manque d’audimat..Quelle compassion possible pour ces êtres animés ? La passe-réel vers ce brin d’humanité est donc ce liquide nommé « Trempette » : composée de térébenthine, d’acétone et de benzène, ces produits sont habituellement utilisés pour diluer et nettoyer les tâches de peinture. Notre « Trempette » est leur bûché. Mais qu’en est-il si un toon malfaisant venait à se glisser habilement dans l’univers « réel » et, sous des apparences humaines, défier la Loi?

Telle fut pourtant la réussite du perfide juge DeMort. Il faudra, par deux fois, lui faire face. Une première fois sous un rouleau compresseur, puis aspergé par sa propre mixture. Ce toon humanïode « sérieusement dérangé » avait une telle ambition qu’il surveillait les débordements de ses congénères à l’aide de ses cinq Fouines mercenaires pour mieux contrôler et camoufler sa véritable identité. Il détenait ainsi la clé des deux mondes…

Ces deux films d’animation proposent donc une forme d’identification via la chair. Donner la mort à un toon via la « Trempette » dans Qui veut la peau de Roger Rabbit et obliger les Super-héros à banaliser leurs comportements dans Les Indestructibles, telles sont les singularités détonnantes de ces corps porteurs et incubateurs de ce texte.

* Inspirations visibles sur le site internet de Pixar : www.pixar.com/featurefilms/incredibles/tale.html

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