L’image est à l’image…

L’image est toujours à l’image de la commande.

Ce furent déjà ces Malentendus que nous voulions paraphraser en 2006. En effet, le texte “L’image est à l’image de la commande” souligne un point important… celui décrit dans Graphisme en France : La Commande (2001). Il s’agit d’un texte qui aborde l’incompréhension, voire les rapports conflictuels, occasionnels (rassurons-nous), entre Commanditaire ≠ Graphiste (entre client-Roi et celui qui signe designed by).

Ainsi, les guillemets font ressortir les passages qu’il nous semble important de retenir par rapport aux autres thèmes abordés dans l’article original du numéro 0. Le lien en bas de page vous permettra de retrouver l’intégralité de ce texte qui nous a tant marqué :

Malentendus. À mesure que la culture graphique se diffuse plus largement, et malgré des exemples de collaborations fructueuses, un fossé s’est creusé entre le monde des graphistes et celui des commanditaires. Comment expliquer cet éloignement ? En premier lieu, si la motivation des commanditaires existe, leur appréhension des besoins, des matériaux, des méthodologies, du sens même du graphisme demeure approximative.
L’explosion de la demande graphique a entraîné une multiplication d’interlocuteurs qui, la plupart du temps, n’ont pas été préparés aux relations professionnelles de ce type. Les écoles de commerce ou d’administration ne dispensent pas de formation spécifique aux arts visuels (hormis en communication publicitaire, domaine dont les perspectives sont autres). Il existe, à cet égard, de réelles carences. Les commanditaires en sont souvent réduits à se former par leurs propres moyens.
Ces lacunes deviennent préoccupantes dans un contexte de fascination pour les images. Passer commande n’est pas une chose facile : actuellement les problèmes de la collaboration reflètent les ambiguïtés d’une culture de l’image et des signes qui s’est diffusée jusqu’ici sous la forme d’un inconscient, non comme une pratique raisonnée. Notre société se complaît à entretenir la confusion des signes : elle s’obstine à les considérer comme des choses et non comme des systèmes de représentation. Ou bien on sous-investit les images (elles mentent vaguement, n’informent pas, ne nous affectent pas), ou bien on les sur-investit (on finit par les confondre avec ce qu’elles représentent).
Producteurs de signes, les graphistes subissent eux-mêmes à travers la commande les effets de cette fascination générale. à côté de demandes réfléchies et clairement articulées, ils rencontrent des intentions plus troubles. Ainsi, un travers cosmétique de la demande cantonne le graphiste à un rôle faussement neutre d’exécutant, le chargeant de donner un habillage “sympathique” à un sens déjà constitué, qui n’aurait au fond pas besoin de lui. Inversement, un travers ontologique le somme de restituer, dans l’espace de la représentation, toute l’identité d’un groupe qui reste en fait anonyme ; ou encore, de fédérer, sous une charte ou un logotype, un ensemble de services qui n’a jamais eu d’unité, une corporation minée par les rivalités…
Pourtant il existe un processus concret de représentation – qui n’a rien de neutre ni de magique – où le graphiste exerce son activité. Seule une juste appréciation de ce processus garantit à chacun le plaisir et la liberté dans sa lecture de l’image. Un graphisme heureux et utile ne saurait s’épanouir dans un contexte de dissimulation.”

Depuis, des Logiques en découlent :

“Les graphistes le savent bien, nombre de commanditaires seront plus rassurés par trois maquettes conçues à la hâte que par une seule proposition mûrement élaborée. Trop souvent, le temps de la conception est un “temps mort” qui s’inscrit mal dans les plannings. On ne s’étonnera donc pas qu’il se trouve systématiquement oublié par des contrats mal ficelés.
On ne saurait pourtant comparer un graphiste à une banque d’images préfabriquées. Sur ce point, le graphisme pâtit sans doute du fétichisme d’une société industrielle qui consacre la plus grande part de ses ressources à diffuser de plus en plus vite des contenus indifférenciés. Une certaine demande, aveuglée par la puissance apparente de l’ordinateur, confond le graphiste avec ses outils. Elle se contente de communiquer une liste de contraintes matérielles : la taille, le texte, les “couleurs à proscrire” ; elle réduit les délais à leurs limites théoriques, c’est-à-dire celles de la chaîne graphique. Il arrive même qu’une fois la maquette achevée, on demande au graphiste de l’expédier par e-mail, pour lui adresser ensuite les “corrections” par fax.
Gain de temps, économie de déplacements, projet cadré : selon ces critères économiques, la démarche peut se justifier. Pourtant il faut savoir qu’elle n’est pas satisfaisante.
Il existe – point parfois négligé – responsabilité plastique dans la mission du commanditaire. Il doit s’interroger sur la nature de l’image, comment elle fait sens, ce qui nourrit sa conception. Sinon il peut se trouver en situation d’abdiquer son rôle d’interlocuteur, ne se bornant plus qu’à gérer les aspects quantifiables de la collaboration : tarifs, délais, contraintes gestionnaires. Cette abdication trahit le sens même de la commande et ne saurait satisfaire personne.
Pour les mêmes raisons, le graphiste doit assumer une responsabilité pédagogique, faire partager la nature concrète de son métier, ses ressources, sa méthodologie, ses objectifs.”

La face cachée de la Commande :

“Chez lui, (le graphiste) la subversion (des codes, des formes, de la demande originelle) représente souvent une dynamique créative réelle et efficace, mais parfois difficile à justifier devant un commanditaire.
L’opacité de la commande est le principal obstacle à l’émergence d’une solution graphique pertinente. L’un des premiers objets de la commande consiste à mettre au jour sa face cachée, afin de pouvoir l’intégrer. Qu’elle révèle la configuration des pouvoirs, qu’elle la refuse ou qu’elle la taise, l’expression graphique doit se choisir en connaissance de cause. La commande, en donnant à voir, se donne toujours à voir elle-même. L’image est toujours à l’image de la commande.”

 

Lien utile : http://www.cnap.culture.gouv.fr/graphisme/graphisme01/pages/commande.htm

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