Funny Sanctuary

« Nous avons tous des moments de profonds désespoirs, mais lorsqu’on décide d’affronter le problème, on en ressort encore plus fort », annonce la voix suicidée de Mary Alice Young, notre desesperate housewife. D’outre-tombe, elle pactise avec Kierkegaard et nous convie à regarder nos peurs et nos angoisses en face. Je vous l’écris : Nous existons comme des processus en instance de déséquilibre. Risques d’éboulement ! Ballotés et polis comme des galets, nous dévalons les affaires du monde. Manifeste télégénique d’une asphyxie.

Tout le monde est désespéré. Au fond. Sous le fond de teint, sous le vernis, au fond de l’être, le désespoir. Ce fond sur lequel nous sommes dépeints. Sous nos peignoirs, face à nos miroirs, le désespoir. Mélange d’angoisse, d’anxiété, de complexes physico-moraux, d’aliénation sociale et de désordres amoureux. Cocktail d’ambitions bafouées, de compromissions mal assumées, de comparaisons à l’excès, de manque d’épiderme, de frayeur du terme, de doutes insurmontables, de peurs incontrôlables, de désirs refoulés, de routines reniées.

Cela ne nous empêche pas, la plupart du temps, d’exister. On se déroule. Mais ça remonte par bouffées, à l’occasion. C’est notre consubstantiel. Notre inséparable époux. Peu l’assument et encore moins l’avouent… Enfin spontanément… Car brisé par dix litres de bière, franchissant la barrière de la confidence, une fois le filet protecteur de l’amitié posé, j’entends le même ronronnement, celui qui grince un peu, comme un piaulement transcendant, cette forme d’aveu du manque. Le manque de soi, le manque de l’autre, le manque de circonstances.

Jamais de joie glorieuse à l’aube des nuits blanches. Jamais d’extase au fond des choses… Bien sûr, je ne doute pas que certains soient heureux. Mais grattez les vingt minutes et vous vous apercevez que leur contentement n’a pas de fondement. Creusez les une heure et vous verrez apparaître la couche d’angoisse. Le désespoir comme dessin préparatoire. Ah ! j’en aurais entendu des paroles désespérées, des confessions au p’tit matin, des retours du refoulement, des introspections spontanées… à chaque fois surpris par la forme que cela prenait, mais désormais habitué à son ubiquité… Chez des gens que je n’aurais jamais soupçonnés d’être accablés… Chez ceux qui ne laissaient rien transparaître… là encore désespoir… Désespoir partout… extase nulle part… Il a fallu me faire à l’idée… Ça a l’air grave comme ça, mais ça ne l’est pas tant que ça. On peut toujours graver de jolies choses, même sur un fond merdique. Ou alors on peut tout effacer… Changer de toile… J’y arrive…

Mais pourquoi ne pas poser tout cela comme préambule… Introduction à la Constitution : « l’homme est affliction »… crève-cœur… supplication… catastrophe plate.… Ça nous remet à notre place… Celle d’une promesse inachevée… l’homme comme projet… Parce qu’on fait tous comme si tout allait de soi… On a nos petites fiertés… nos intentions… toujours à venir… on discute… on parlote… comme si nous n’étions pas posés près de la faille… J’suis au bord du gouffre, dit-elle en riant… Mais tu l’es réellement ma pauvre…Nous marchons tous sur la fragile banquise de la dépression… qui n’est que l’expression manifeste de notre fond primordial… Encore une fois tout cela n’a rien de tragique… Enfin si… Ça nous empêche d’être sublime…

Mais ce qui est sublime c’est que tout cela est commun… partagé… Si nous nous l’avouons simplement, il n’y a pas de raison d’évincer la désolation… Il faut nationaliser le désespoir ! Régie Nationale de la Détresse ! Mutuelle Syndicale de la Tristesse ! Ça ne demande pas une grande cérémonie du chouinement… Les plaintes piaulées sont inutiles en plus d’être fatigantes… Non juste un constat froid de notre accablement… De là, on pourra éviter la manque de substance de nos paroles… De ces phrases dégueulasses qui ne signifient rien, de celles qui surfent à la surface par crainte de profondeur… Il suffit d’avoir mis en commun une fois pour toutes nos doutes… Le conscient collectif… au lieu du repli individuel des nuits cuivrées… Même les chiens sont moins seuls… Attention ! je ne renie pas l’immense grâce de la solitude et des traversées de mers intérieures… Ce que j’insulte c’est d’en rester là… D’apparaître lissé le lendemain… et que chacun patauge dans son p’tit malheur personnel la nuit d’après… Le courage ponctuel de s’avouer moins-que-rien et l’Odyssée suit son cours…

Je respecte les gens qui portent le masque de la quiétude mais je supporte de moins en moins leur «insincérité »… Comme à chaque fois toute vérité a deux facettes… la dialectique… En somme éviter deux excès, celui de l’insignifiant Tout va bien et celui de l’hyperchiant Tout va mal… Non… Tout est désespoir… c’est entendu… on est d’accord… Mais rien n’est insurmontable… une fois partagé… Du communisme des affects…

«La Joie est plus profonde que la Tristesse » (Friedrich Nietzsche),
“Happiness is better than Desesperate Housewives”…

Bon, ce qu’il y a de tragique dans le désespoir, j’y reviens, c’est qu’il nous empêche d’atteindre le merveilleux car le désespoir n’a rien de sublime. C’est au contraire un frein risible, une œuvre minime, le sordide sans le grandiose. Rien d’eschyléen là-dedans, plutôt Amour, Gloire et Beauté que Prométhée enchaîné… Oui la tristesse n’est que surface… pellicule de laid… Elle ramène tout à soi… à la plus petite part du soi… La mélancolie ne transcende rien, elle est repli sur soi… confort dans la douleur. Dans le déses- poir, pas de risques… pas de rencontres… tout est déformé pour la position fatale… On se tient chaud…

Alors que la joie est expansive… elle est ouverture, brèche extensible, capture du monde… Elle part de soi… pas besoin de cette perpétuelle envie d’ailleurs… de voyages… de grands départs… Voilà encore une manifestation du désespoir. La joie transporte… avion à réaction. Définition : sourire irrépressible, agrandissement du moi. Elle m’est arrivée… au milieu de l’ivresse collective… au détour d’un paragraphe… au fond d’une danse de salon… percutée par une conversation… au bout de certaines lèvres… le grand débordement… l’émotion qui ruisselle… Et surtout cette métamorphose en smiley incontrôlée…

Et contrairement à la tristesse, la joie ouvre les bras… On délire le monde… on s’étend univers… opération cœur ouvert. La joie c’est l’acuité à son sommet… Putain de tic célinien dont il faut que je m’échappe… Aller contre soi… toujours… Si la joie est plus profonde, c’est qu’elle nous élève, tandis que le désespoir nous élague…Ah ! Le tour- ment romantique des grands senti- ments… Voilà une autre promesse inaboutie… le syndrome Bovary… On nous dépeint le tragique et on vit dans le gris fade… on nous annonce le lyrique et c’est le quotidien qui règne… En tout cas le grand sentiment ne passe pas par le supplice… L’anxiété ratatine… le baroque c’est la joie qui s’entortille… l’euphorie qui cabotine… J’me résume… Assumons nos désespoirs, et arrêtons de nous persuader de vivre dans une société pacifiée… Aux idoles, les éclats… Notre Viêtnam, c’est le vide de joie… Aller contre soi… toujours… le voilà notre accès à la passion promise…

«Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même », disait Charles Baudelaire.

Déclaration d’intention:.. facilité de salonnard… Mais, il y a un chemin bien précis pour éliminer le désespoir et parvenir à la joie… devenir Saint… c’est-à-dire ne pas vivre dans la séparation… Qu’est ce qu’un saint ? Un être non séparé… Un saint n’a pas trente-six identités… il est soi… toujours… Il ne renie pas une partie de lui- même en fonction du moment de sa journée… Il suit sa voie… Cela ne l’empêche pas d’aller contre lui même… toujours… Mais il ne se trahit pas en s’adaptant à chaque instant à son audience… Soumis quand il faut l’être, poli aux instants symboliques et libre temporairement. Le parfait petit assemblage qui ne renverse rien… Ma vie de bureau, mes sortie familiales, mes compromis génitaux…

Merde de Paon ! Gloire à la glaire des caméléons! Non viser la sainteté c’est devenir un et inaliénable… Ne pas céder à ses désirs… ne pas être séparé de soi… voilà le radical… Le martyre à s’infliger… la provocation ultime… Dire je partout et tout le temps… Assumer tout ce qui mijote plutôt que patauger dans le zigzag… Parce qu’on a toujours le choix… matériellement sûrement pas… on se subit… Mais au niveau métaphysique… c’est libre arbitre… Kant a raison… Kierkegaard au Panthéon…

Il suffit d’accepter de se brûler… de choisir pire… de se quitter… Le choix du transcendant… pas évident… effrayant… Mais, il y a malheureusement toujours une ligne de fuite pour nous rendre coupable de rester sur les quais… Il faut accepter de brûler ses vaisseaux sans gains… Alors oui concrètement on est pris dans le tissu de la causalité… Étouffer par l’étoffe des motifs que l’on n’a pas choisi… pris dans l’injustice primordiale d’être né dans un corps aléatoire… jeté au hasard dans une famille imparfaite… entraîné dans une culture singulière… mais il y a toujours un choix, qui, la plupart du temps, va contre soi, son confort, ses habitudes, qui permettra de quitter le régime des nécessités… Le choix moral… tout un programme…

Devenir saint… Saint-Sébastien… Enfléché notoire… Gloriole à tafiole… Je suis moi… Se le dire comme un Mantra… Pour ouvrir une voie vers la vallée… Une voix originale… Je ne me sépare pas… Pas de diffraction, pas de dispersion… Se creuser… et aller contre soi… la dialectique… la négation… Pour ne pas devenir un con imbuvable… et toujours envisager les autres comme des promesses… Alors peut-être le désespoir pourra disparaître et la joie se dévoiler… Alléluia ! Le mal c’est la séparation… Saint-Antoine, qui se couche sur le lépreux, rompt la ségrégation… Le saint excise le vide… Le saint remède au nihil… Donnez-moi le Saint… Rompre le séparé… Pour retourner au commun… Devenir saint…

Devenir Saint.

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